Lionel Trivel Tor des géants - Photo Lionel Trivel
Lionel Trivel Tor des géants - Photo Lionel Trivel

Lionel Trivel : Un jour c’est sur, je reviendrai sur le Tor.

Tor des Géants 2014

« Allo, madame, je suis avec un monsieur, il a un dossard avec le numéro 4. Ah, c’est votre mari ! Il ne va pas bien, il faut venir le chercher … »

Qu’est ce que je fais là ? Pourquoi il téléphone avec mon portable celui là ? Et ce petit chien qui me lèche le visage… Je suis bien allongé dans l’herbe, le ciel est tout bleu …

Nous sommes mercredi, il est 14h30. Je suis à environ 3 km du ravitaillement de Saint Rhémy en Bosses au début de la montée du col de Malatra, dans les alpages. Les images se bousculent, je n’arrive pas à m’asseoir. Petit à petit, je retrouve mes esprits. P…. je suis sur le Tor des Géants, bouge toi Lionel !! Mais impossible d’esquisser le moindre mouvement. Alors, je ferme les yeux et je me revoie, 3 jours plus tôt, à Courmayeur sur la ligne de départ.

Il fait beau, il y a une foule incroyable. Cette année, nous partons à l’heure, 10h. La meute s’élance pour 330 km et 24000m de dénivelé à travers le Val d’Aoste.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo Enrico Romanzi

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo Enrico Romanzi

Je cherche Audrey, elle est là, dans les ruelles avec Franck et Fabienne. Ils sont aux anges, la belle équipe de 2013 est reconstituée. Je crois qu’ils sont encore plus excités que moi à l’idée de vivre cette aventure.

Il faut trouver son rythme dans ce début d’ascension du col de l’Arp. Les coureurs font l’accordéon, chacun cherche sa place… On hésite, relancer et courir sur les faux plats ou bien marcher sagement.

Une fois la bascule du col effectuée, je range mes bâtons sur mon sac et je me laisse descendre tranquillement vers la Thuile, tout en contrôlant mon allure. Le passage dans la Thuile est inoubliable. Il faut se faufiler à travers la foule. Le Tor attire les spectateurs maintenant, de nombreux curieux qui viennent voir les têtes de ces fous !

Je consulte ma montre, 2h20, 1 minute de plus par rapport à 2013. Je suis dans le bon tempo. Voilà je suis rassuré, les sensations sont excellentes. Comme prévu, je trouve Audrey à la sortie du ravitaillement pour un échange de bouteilles, un petit sandwiche viande des grisons / fromage de chèvre, 1 ½ banane et un bisou.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo Enrico Romanzi

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo Enrico Romanzi

Jusqu’au refuge Deffeyes, tout le long du sentier, il n’y a pas un instant sans un marcheur, un spectateur qui vous encourage. Le passage au petit col avant le refuge est tout particulièrement génial. On se croirait au tour de France ! Je croise Fred Bousseau pour quelques photos et des news sur son site Endurance Trail magasine.

Enfin le refuge, je remplis une bouteille, j’avale des fruits secs et direction Paso Alto. Je me dis que je vais enfin trouver le calme des montagnes, mais cette année, il y a du monde partout. Il faudra attendre la tombée de la nuit pour retrouver la quiétude des alpages.

J’effectue une descente très prudente à travers les blocs vers Promoud. Je réfléchis, mais il n’y a personne devant moi … Je regarde à nouveau ma montre, je suis dans la bonne allure. C’était parti bien plus vite l’année dernière.

Une fois le ravitaillement de Promoud passé, on a une belle vue d’ensemble sur l’ascension de la Crosatie. J’aperçois juste derrière moi Franco Collé, Paolo Rossi et Oscar Pérez. Ah ce Franco, quand je l’ai doublé, il m’a dit qu’il a de la fièvre depuis 3 jours, qu’il ne se sent pas bien, qu’il va surement s’arrêter …

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo Stefano Jeantet

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo Stefano Jeantet

Toujours autant de monde au col, je suis bien monté. Je range mes bâtons, je remercie au passage tous ces gens qui m’encouragent. Il y a même quelques têtes connues, ça fait plaisir ! Et puis j’arrive à la stèle, qui marque l’endroit où le chinois Yuan Yang est décédé en 2013 suite à une mauvaise chute. Je m’arrête 10 secondes, c’est dingue, il y a des passages beaucoup plus dangereux sur la course … Je pense au team Technica et à Rémi « Miso », responsable de la marque en Chine. C’est un personnage attachant et généreux. Il me tarde de le croiser sur le parcours.

J’arrive à Planaval toujours en 1ère position. Une banane, une petite bouteille de coca et je pars tout heureux afin d’atteindre la 1ère base de vie, Valgrisenche km 48. Je croise Lucas Casali et Denis Brunod, journalistes à top Italia Radio pour la 1ère interview. Tout va bien, je gère mon allure, je n’accorde pas d’importance à cette place de leader.

Valgrisenche approche, j’entends le speaker Silvano et le brouhaha de la foule … C’est l’effervescence, je glisse un mot au micro, j’attrape mon sac jaune, je traverse les couloirs du bâtiment et je ressors enfin pour trouver ma petite équipe.

Lionel Trivel Tor des géants - Photo Lionel Trivel

Lionel Trivel Tor des géants – Photo Lionel Trivel

Nous sommes installés sur des marches, autour de nous, journalistes, caméras … Je change de tee-shirt, Audrey me « Noke » les pieds, j’avale un petit bouillon avec du riz et me revoilà reparti avec mes Hoka Rapa Nui à semelles Vibram toutes belles pour la 2ème section. Je ressors de chaque ravitaillement avec une bouteille de récupération Punch Power à l’orange, elle est excellente.

Cette année, j’ai de belles Booster Elite BV Sport bleues et vertes fluo. En tant que Stéphanois, je suis honoré de porter des produits mondialement reconnus !

Je suis accueilli avec ferveur au chalet de l’Epée. « Big moustache » est là et m’encourage. Un thé, quelques fruits secs et je repars rapidement. Je veux profiter du jour. Ah cette descente du col Fenêtre, un couloir, une belle pente, des petits lacets, j’adore. Je contrôle ma vitesse pour ne pas m’emballer. J’arrive à Rhêmes, il est 19h48. Je m’équipe pour la nuit. Franck installe ma nouvelle lampe frontale, une Silva Runner. Quel confort et un sacré phare ! Avec sa batterie déportée dans mon sac, je n’ai que la lumière sur la tête. C’est très appréciable, très pratique également pour le changement avec une 2ème batterie.

L’Entrelor maintenant, celui là je le crains. Surtout le final, alors je débute l’ascension piano piano en grignotant mon sandwich avec Lucas. La nuit commence à s’installer, j’adore cet instant. A mi pente, j’allume ma frontale. Je monte en contrôlant ma respiration, comme me l’a appris mon amie Osthéo d’Yssingeaux Christine Brun.

Enfin le col, je regarde derrière moi, j’aperçois des lumières tout en bas. La descente sur Eaux Rousses est longue mais agréable avec ses sentiers en balcon. Je positionne ma lampe en mode maxi, quel éclairage !

Eaux Rousse, il est 22h44. J’entre dans la petite tente du ravitaillement. Audrey s’est installée sur un banc. Je ne tarde pas trop dans cet endroit surchauffé, exigu.

Le Loson, maintenant, alitude maxi du Tor (3300m), c’est pratiquement 2h30 d’ascension. J’ai pris mes repères lors de mes reconnaissances. Je compte les panneaux sur la vie des bouquetins dans la 1ère partie. Arrivé aux chalets Lévionaz, je sais qu’il me reste 1000m de dénivelé et que je peux remplir mes flasks. Après le plateau, la pente s’accentue. Etre le 1er à passer à cet instant, m’accorde un privilège inoubliable. Je croise des dizaines de bouquetins, de toutes les tailles.

Je me retourne de temps en temps pour observer la progression des suivants. Il y a un petit écart. Au col, je n’arrive pas à ranger mes bâtons. Le froid a engourdi mes doigts. Je file à la cabane installée en contre bas. Je bois 2 bons thés bien chauds et le bénévole m’aide à plier mes bâtons.

La longue descente jusqu’à Cogne est marquée par le passage au refuge Stella et par un passage technique constitué de racines et de roches glissantes. Je marche parfois pour assurer mes pas. Valnontey, je profite des 3 km plus roulants pour faire un petit bilan physique et mental. Tous les voyants sont au vert. A l’entrée de Cogne, j’appelle Audrey, on ne sait jamais et s’ils s’étaient endormis …

Lionel Trivel Tor des géants - Photo Lionel Trivel

Lionel Trivel Tor des géants – Photo Lionel Trivel

J’entre dans la base de vie accompagné par un groupe d’enfants, il est 3h10. Cette année ma fine équipe est prête à m’accueillir. Je me change, j’avale mon yaourt soja mélangé avec de la poudre régénération Punch Power à la banane préparé par Fabienne. J’ai 15’ d’avance par rapport à 2013. On me renseigne sur l’état des autres coureurs. Au bout de 25’, je suis prêt pour la 3ème section avec mes chaussures Hoka Stinson, il est 3h44.

La pleine lune éclaire ma progression. Après Goilles, on emprunte bien le petit sentier de randonnée et non la piste carrossable comme l’année dernière, c’est moins monotone ! Le jour se lève lorsque je franchis le col, instant merveilleux. Je regarde derrière moi, personne à l’horizon. Je m’élance pour les 30 kms plutôt descendants jusqu’à Donnas, point le plus bas du parcours (330m).

La progression est agréable, je suis bien. Je trottine à travers les prés et les forêts jusqu’à Chardonney. Il est 7h55, j’entre sous le chapiteau où m’attends mes 3 anges gardiens. Accueil fabuleux, on m’offre un livre, discours du maire, on me présente sur une carte le nouveau parcours jusqu’à Pontboset. Je quitte mon équipement de nuit pour une tenue plus légère, il va faire chaud. A la sortie du village, je pose pour la photo avec un personnage local, une petite fille m’offre un bracelet … Je parcours la vallée jusqu’au Fort de Bard en profitant de l’ombre des châtaigniers. Me voici maintenant à la base de vie de Donnas, il 10h21 et je n’ai pas sommeil.

Lionel Trivel Tor des géants - Photo Lionel Trivel

Lionel Trivel Tor des géants – Photo Lionel Trivel

Toujours la même effervescence autour de nous, journalistes, caméras, curieux … Audrey me masse sans y prêter attention, mes muscles sont encore souples. Je reste 22’, le temps pour me changer et de me restaurer. C’est maintenant le 1er véritable test avec la difficile section 4 jusqu’à Niel. Il fait chaud, nous bénéficions cette année d’une bonne fenêtre météo. Je chemine dans les vignes. Je passe le diable de Pont Saint Martin, puis après une montée sévère heureusement effectuée à l’ombre, je fais le plein de mes bouteilles à Perloz avant la très longue montée jusqu’au refuge Coda, qui marque la mi-course. 1700m de dénivelé positif, avec de forts pourcentages, je monte à l’économie en veillant à bien boire. A Sassa, Virginie Bohard est présente, on le sait, on l’entend ! Elle m’aide pour me ravitailler puis je continue tranquillement ma progression jusqu’au refuge Coda. Sur l’arrête terminale, je suis plongé dans le brouillard, il fait moins chaud. Une corne de brume annonce mon arrivée, le drapeau français flotte au vent. Maurizio, mon ami italien est là, venu en tant que voisin.

Je reste à peine 5’, juste le temps pour boire un thé et faire le plein de mes flasks. La partie la plus technique du Tor se présente, il faut rester concentré. Cette année, tout s’enchaine merveilleusement bien. Les difficultés se passent sans encombre. Un 4×4 se place juste devant moi dans la montée du col du Marmontana, sur la piste avec dans son coffre journalistes et caméras. Ma progression est constante, les sensations toujours excellentes. Franck est venu à ma rencontre. Il m’accompagne quelques instants. Le règlement le lui autorise, pourvu qu’il reste en retrait sans s’occuper de moi. J’entends enfin les cloches de Niel, il est 19h55 et il fait encore jour.

Niel, le ravitaillement tant attendu par ma petite équipe. Audrey et Fabienne ont apporté quelques cadeaux pour les bénévoles. Le cadre est merveilleux. Je retrouve mon amie Japonaise Miyuki, bénévole cette année. Après un petit repas, je décide d’effectuer mon 1er sommeil de 20’ dans la tente montée par l’organisation. Le repos est un peu agité, mais j’arrive à me reposer malgré tout. Je quitte cet endroit chaleureux accompagné par Lucas. Franco n’est pas encore arrivé. Il me donne des informations sur les autres coureurs puis nous discutons de « l’affaire Canepa ». J’ai vraiment du mal à croire tout se qui se raconte. Nous nous sommes rencontré au Japon, cette année pour l’UTMF. Nous avons passé 15 jours ensembles. Francesca est une fille adorable, une montagnarde respectueuse de l’environnement et une grande championne, règlements de compte à l’italienne …

Lionel Trivel Tor des géants - Photo Lionel Trivel

Lionel Trivel Tor des géants – Photo Lionel Trivel

Le final du col est toujours aussi déroutant, interminable. Dans la descente, on traverse les alpages, le terrain est plein de petits trous élaborés par les troupeaux. Il faut faire très attention à la pose de ses pieds. Ober Loo, un ravitaillement qui ne s’oublie pas lui aussi. Un petit refuge avec une ambiance de fou, des bénévoles surchauffés et un buffet à faire pâlir les plus belles cafétérias de chez nous !

La 4ème base de vie approche, Gressoney, km 202. Il me reste 3 km sur le bitume, j’avance sereinement encouragé par les nombreux spectateurs malgré l’heure tardive. Il est 23h27 lorsque je pointe mon petit bracelet blanc. Après un petit bol de patates douces accompagnées de thon, je m’allonge 20’ dans la salle de repos. Je m’équipe chaudement pour la 2ème nuit, toujours muni de ma frontale Silva et avec le MP3. Après une pause de 1h10, je quitte la base de vie sous les acclamations. Franco n’est pas encore arrivé.

Je retrouve rapidement de bonnes sensations. Aux abords du golf, je surprends un petit renard, pas farouche du tout. Le début du col du Pinter approche, j’enlève une couche de vêtement, finalement il ne fait pas froid. Je prends un expresso au refuge Alpenzu. Le final du col est difficile, pour la 1ère fois, je fais quelques poses en montant. Au col, on m’offre un thé chaud, je profite de cet instant en retrouvant mon souffle. La descente est belle, mais dans le passage technique qui nécessite l’aide des mains, je ratte une marche, trébuche et casse un bâton … Je file alors vers Crest en espérant trouver de quoi le réparer. Ils sont 2 à m’accueillir. Pendant que je me ravitaille, ils s’affairent sur mon bâton et me le redonne presque comme neuf !

J’ai du mal à me relancer sur les pistes roulantes. Je ressens encore le besoin de faire une pause. Avant d’entrer dans la salle de Saint-Jacques, je préviens par téléphone Audrey que je vais faire un petit somme. Au bout de 15’, sous la surveillance des Bohard et de Carole, je reprends ma route. Bientôt la 5ème base de vie, Valtournenche, je monte tranquillement. Refuge Grand Tournalin, Col di Nana puis le col des Fontaines, tout s’enchaine sans encombre. J’aperçois le fond de vallée situé 6 km plus bas. Les jambes répondent toujours bien. Je contrôle, je prends du plaisir. Audrey m’attends à l’entrée de la base, il est 9h06. Même rituel : petit repas, massage, je me change et un petit somme d’environ 20’. Quand je quitte mon lit, Franco s’installe pour se reposer. Je vais le saluer. Je quitte la base à 10h12, mon avance a fondu, je m’y attendais.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo PH. Courthoud

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo PH. Courthoud

Audrey, Franck et Fabienne sont extraordinaires ! Non seulement ils sont aux petits soins pour moi mais ils ont aussi préparé des petits paquets de gâteaux qu’ils distribuent aux bénévoles sur les différents points de ravitaillement.

La montée vers le refuge Barnasse s’annonce compliquée … Le repos n’a pas été si bénéfique, je suis dans le dur. Lucas, Denis, un autre italien de Radio Top Italia et Serge, un breton qui découvre le Tor m’emboitent le pas. Ils veulent quelques commentaires mais je suis dans ma bulle. Ils comprennent que je traverse l’un de ces moments où l’on veut être seul. Je n’ai qu’une envie, me reposer 10’ au refuge. La micro sieste m’a fait du bien, mais quand je sors du chalet je m’aperçois que Franco est passé il y a 5’.

Je me reconcentre sur ma foulée, ma respiration. Les sensations reviennent et le plaisir de courir aussi. Les difficultés s’enchainent de mieux en mieux. Je vois de temps en temps Franco et ses suiveurs. Je reprends du temps dans les ascensions. J’arrive au bivouac Reboulaz sous la pluie et la grêle. Je m’assoie en face de Franco, il boit un thé avec des petits gâteaux. Je sirote mon bouillon bien chaud. Pas un mot, juste quelques regards complices…. Puis nous repartons ensemble, sous la pluie. Flanqué de son jeune lieutenant, ils donnent le rythme. Je les suis à distance, me rapprochant dans les montées. Ce manège va durer jusqu’au bivouac Clairmont.

Col Vessona, 9 km de descente, je trottine mais mon allure n’est pas saignante, l’italien file comme une fusée vers Oyace. Franck est venu à ma rencontre puis quelle surprise, j’aperçois The Voice, mon ami Ludo Collet qui m’attend sur le petit pont. Il a des mots rassurants, qui vous redonnent le sourire malgré la fatigue et la lassitude. Stelio, le fils d’Antoine Guillon m’accompagne également jusqu’au ravitaillement. Je connais les lieux, il est pratiquement impossible de dormir dans cette salle. Je préviens Audrey par téléphone afin qu’elle trouve une solution pour me dénicher un coin douillet … C’est grâce à Jules Henry Gabiou, présent à Oyace que je vais pouvoir me reposer sous une tente, à l’exterieur, bien au chaud et au calme.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo Enrico Romanzi

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo Enrico Romanzi

Lucia Cheillon, l’infirmière s’occupe de moi, un vrai petit ange. Elle m’offre un Kinder Pingui. C’est bon ça, je n’en avais jamais mangé … Le repos me fait du bien. Je prends le temps d’une douche, d’une bonne assiette pour repartir d’un bon pied. La pause a été longue, mais je m’élance dans le col Brison en meilleur état ! Elle est longue cette ascension, il faut avancer sans s’affoler. La 3ème nuit débute, j’espère que c’est la dernière ! La fin du col est raide, très raide. Heureusement, j’entends le groupe électrogène des bénévoles. Le thé est le bienvenu avant de s’attaquer à ce que je pense être la descente la plus abrupte du Tor, un vrai mur.

C’est déroutant, on aperçoit les lumières de la base de vie d’Ollomont juste en bas et celles du refuge Letey juste en face sur l’autre versant. On pourrait les toucher … Je coince sur le chemin carrossable à quelques minutes de la base. J’éprouve le besoin de marcher. J’entre dans la base de vie avec 3h de retard sur Franco, j’ai craqué …

Il me reste la dernière section, 50 km avec 2 cols. Mais avant je dois me reposer. Je dors 1 heure. Je mange une bonne assiette de pommes de terre avec du jambon (et c’est même Antoine qui va me la terminer …). Au bout de 2 heures, je suis prêt pour l’assaut final. Je salue mon ami Antoine qui arrive à la base. Ah quand même, il a pris quelques joues ! Mais pas autant que moi, je suis assez marqué au niveau du visage, une sorte d’inflammation des glandes salivaires qui vous donne l’air d’un hamster…

Franck décide de m’accompagner pour des raisons de sécurité. Je monte tel ces himalayistes qui font 5 pas et se reprennent 1’ … Christophe Le Saux me double comme une fusée, il est énervé ! Je trouve ma progression tellement lente que je décide de revenir a Ollomont. Je consulte mon altimètre, j’ai un peu avancé et je dois continuer.

Je repense alors à ce début de course incroyable. Dois-je avoir des regrets ? Absolument pas, j’étais dans mes temps de passage prévus et les sensations étaient excellentes. Parfois il faut prendre des risques, assumer, oser. C’est passé pas loin. Et puis, quel bonheur d’avoir ouvert les ¾ de la course ! J’en garde des souvenirs merveilleux, des rencontres chaleureuses.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo PH. Courthoud

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo PH. Courthoud

A la sortie de la forêt, j’aperçois la frontale de Christophe. Il ne court plus le lapin, il titube, zigzague …J’arrive à sa hauteur, il dort en marchant ! Nous unissons nos forces, et c’est avec un grand soulagement que je franchis la porte du refuge Letey. Miyuki est là, pour nous réconforter. Antoine arrive, les 3 français sont réunis. Antoine et Christophe décident de repartir aussitôt, j’ai besoin de souffler. Je m’accorde une petite sieste et un bon petit déjeuner sous l’œil attentif de Miyuki. J’entends à la radio que Franco vient de franchir le col Malatra … Le soleil se lève au col Champillon, c’est magnifique.

Mon ventre se gonfle, devient de plus en plus dur. Je n’arrive plus à boire ni à manger. Au ravitaillement Ponteille Desot, on me prépare un café salé citronné pour me soulager … Rien à faire, je le trouve même plutôt bon ce café …

Je m’endors 3’30 au bord du chemin. Ce petit arrêt me redonne quelques forces pour rallier Saint-Rhémy. Audrey est venue à ma rencontre, c’est un véritable soulagement de la voir. Tout est en place pour me refaire une santé au ravitaillement.

On m’oriente directement à l’infirmerie. Un petit check up s’impose, pas fameux le bilan avec des analyses d’urine pas très claires et une température corporelle de 35.7°. Je prends alors les 2 heures autorisées pour me restaurer, me réchauffer et boire. Puis à 13h20, je m’élance pour les 30 derniers kilomètres sous la chaleur…

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo PH. Courthoud

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo PH. Courthoud

15h00, retour à Saint-Rhémy … L’infirmière est presque soulagée de me voir revenir. Elle appelle le médecin de la course pour un bilan plus complet. Je m’allonge dans un duvet sous 2 couvertures, j’ai froid … Mon visage est marqué, les traits sont tirés. Je suis vidé. Le médecin donne des consignes à mon entourage, je dois boire, manger et me reposer. Si dans quelques heures les analyses sont meilleures, je pourrai reprendre la course.

Je ne veux pas abandonner. J’avais prévenu mes proches quand cas de coup dur, je préfère prendre 24h de repos s’il le faut pour terminer. Cette course est trop belle. Par respect pour les organisateurs, les bénévoles, les spectateurs, mon entourage et tous ceux m’encouragent, je dois aller au bout de ce tour.

A 20h, les bénévoles me réclament pour partager la pasta ! Quel régal et quelle ambiance, Audrey, Franck et Fabienne sont chouchoutés. L’attente parait moins longue pour eux.

J’ai maintenant le feu vert pour continuer. Mais pourquoi s’élancer dans la nuit et le froid ? Je décide de repartir au petit matin pour profiter du paysage, des ravitaillements et de l’accueil des bénévoles.

A 23h, coup de téléphone de l’organisation, je dois quitter Saint-Rhémy. En effet mes 2 heures autorisées se sont écoulées depuis l’autorisation médicale … Alors je m’équipe tel un automate. Il va falloir que je trouve un endroit pour me reposer …

Magie du Tor, une dame nous attend et nous propose une petite chambre, 100m après le ravitaillement, incroyable, on ne sait comment la remercier.

A 4h du matin je suis prêt. Audrey n’a pas l’air bien rassurée de me voir partir mais je lui promets de lui donner régulièrement des nouvelles par téléphone.

Je dépasse l’endroit de ma sieste bucolique de la veille … Je monte tranquillement. Le jour se lève lorsque je rentre dans le refuge Frassati. L’accueil est chaleureux, on prend de mes nouvelles. Ils sont au courant de mes aventures ! Je passe Malatra sans m’arrêter. Je veux en terminer. On me réserve les mêmes gestes de sympathies à Bonatti. J’ai encore mal au ventre, je suis ballonné.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo Organisation

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo Organisation

Sur le sentier en balcon qui me conduit à Bertone, je croise de nombreux marcheurs. A la vue de mon dossard 4, ils m’arrêtent, me demandent une photo et on tous un mot gentil à mon égard. Ça fait chaud au cœur. Et puis je retrouve mon ami Miso, de Technica. Pas un mot, mais une accolade qui vous redonne des forces. Il décide de m’accompagner jusqu’à Bertone. Lucas et Denis sont là, dernière interview pour la radio, ils n’en reviennent pas de me voir ici après tout ce qui est arrivé.

Je ne m’arrête pas au ravitaillement. Je trottine même dans la descente. Franck et Miyuki m’attendent pour le final. Denis Zimmermann me double à l’entrée de Courmayeur. Je la laisse filer.

Le tapis rouge, enfin, et puis cette arche tant désirée, voilà le tour est bouclé. Je peux m’asseoir maintenant. Franco Collé est là avec toute sa famille, ainsi qu’Emilie Lecomte. Quelques larmes coulent. Les organisateurs me remercient. Non c’est à moi de les remercier pour cette aventure qu’ils organisent. Je termine 33ème en 98h31. Audrey, Franck et Fabienne peuvent souffler. Je leur dois 24 heures … On m’apporte ma crêpe tant désirée. Sur le chemin qui me ramène au camping car, beaucoup de messages chaleureux, de réconforts. Je suis très touché par tous ces témoignages de sympathies.

  • Merci à mon Team Hoka, à BV Sport, à Punch Power et à Silva pour leur soutien.
  • Merci à Audrey, Fabienne et Franck, quelle épopée …
  • Merci à l’organisation du Tor pour ces petits gestes d’après course qui vous font du bien !
  • Fier et très honoré d’avoir reçu ce prix du fair-play.
  • Et merci à tous pour vos messages d’encouragement.

Un jour c’est sur, je reviendrai sur le Tor.

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 - Crédit Photo Stefano Jeantet

Lionel Trivel Tor des Géants 2014 – Crédit Photo Stefano Jeantet

 

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